Tomašica

Tomasicax4A quoi m’attendais-je ?
Rien ne m’avait préparée à la vue d’un charnier.
Rien si ce n’est quelques images aperçues ça et là, le récit relatant les faits qui amènent des humains à devenir fossoyeurs d’autres humains.

Alors à quoi m’attendais-je ?
A l’horreur, à l’indicible, à l’irreprésentable.
A l’idée d’un charnier.

Mais un charnier, ce n’est pas une idée.

Un charnier, c’est un univers sonore familier qui me remplit les oreilles, avec ces deux pelleteuses juchées sur un monticule de plusieurs mètres de haut, et qui charrient des tonnes et des tonnes de terre, de neuf heures à midi, avec pause clope de dix minutes, puis de midi trente à seize heures, avec pause clope de dix minutes. Quand je ferme les yeux, je suis n’importe où, au milieu d’un chantier, de travaux de voirie. Je suis dans mon appartement montreuillois, les fenêtres ouvertes sur ma rue, en travaux depuis de longs mois. Ce bruit que je continuerai d’entendre pendant des heures le soir de mon premier jour sur place, comme une sourdine constante enregistrée par mon cerveau.

Un charnier, c’est la boue qui colle aux bottes et aux gants des enquêteurs, à mes chaussures à moi, une boue épaisse, mélange de jaune et d’orangé, une terre de glaise qui a empêché la décomposition des corps. C’est l’odeur de la mort qui flotte en conséquence aux alentours, une effluve qui monte de l’immense fosse pourtant à ciel ouvert et qui vient se glisser dans les narines au gré du vent et qui reste là, des heures après, comme un rappel de notre propre mort que notre corps vivant garde en soi.

Un charnier, c’est la fatigue des enquêteurs à la fin de la journée, une journée passée à fouiller, à gratter, à déblayer, à porter, à tirer. La terre ne livre pas facilement les corps qu’elle a gardés pendant vingt-et-un ans à profondeur de plus de dix mètres, il faut parfois les lui arracher à coup de pelles, de pioches, parfois avec les mains. Il fait chaud, il fait froid, il pleut. La boue glisse sous les pieds, les bords de la fosse sont dangereuses d’une chute de plusieurs mètres, les bactéries cachées dans les corps en décomposition aussi. Les visages sont épuisés, les gestes parfois las, mécaniques. Puis, soudain, quelque chose se passe quand des papiers d’identité découverts dans une poche ou une montre accrochée à un poignet ramènent brutalement tous au moment précis du décès. Le temps qui s’est arrêté, une vie arrachée, et ce qu’il en reste aujourd’hui : des objets subitement devenus témoins de leur propriétaire. La constance de l’inanimé qui échappe à la mort.

Un charnier, c’est une ambiance de travail méthodique, consciencieux, des routines répétés des heures, des jours, des semaines durant. Pendant une semaine, de neuf heures à seize heures, j’observe et je vois la même scène vingt-et-un ans avant. Eux aussi, ils faisaient leur travail, obéissaient à des ordres. Il y avait des pelleteuses, il y avait des pelles. Il y avait des vivants et des morts. Il y avait de la fatigue, des gestes las, il y avait l’odeur et le poids des corps. Il y avait la boue. Il y avait l’envie de rentrer chez soi après la journée de travail, de prendre une douche pour passer à autre chose. Il y avait les moments où quelque chose se passe mais qu’il faut vite dépasser.
Un charnier, c’est du boulot, et ça laisse peu de place à des états d’âme.

Est-ce pour cela que la vague de douleur qui déferle sur le lieu à l’approche des familles est si immense, comme une lame de fond qui soudain nous couvre tous, les vivants comme les morts ? Elle arrive et emporte avec elle nos remparts soigneusement construits à force de gestes répétés, d’heures à observer. Il ne reste plus que cette douleur nue, comme une plaie ouverte exposée au vu et au su de nous tous. Ce n’est pas du chagrin, ce n’est pas de la tristesse, ce n’est pas du désespoir, c’est une douleur sans nom, de celle qui vous broie de l’intérieur du corps et dont on ne guérit jamais mais qu’on apprend seulement à apprivoiser, tant bien que mal, ou pas du tout. Là, au bord de cette fosse, elle reprend tous ces droits, elle réclame justice, elle hurle d’espoir de pouvoir enfin ramener le disparu à la réalité de sa mort. De disparu, enfin devenir défunt.

Un charnier, c’est le rappel sourd de notre mort à tous, et de cette vérité partagée : aucun de nous ne pourra saisir le sens de sa propre mort, il n’y aura que nos proches pour le vivre. Les morts ne parlent pas, ne souffrent pas, ne pleurent pas, ce sont là les privilèges et les fardeaux des vivants.

Un charnier, ce sont les bâches étalées sur les corps encore restés ensevelis à la fin de la journée, linceul de plastique grisâtre battu par la pluie nocturne. C’est le feu allumé pour brûler les combinaisons blanches des enquêteurs, par mesure d’hygiène, c’est le bruit des voitures qui s’éloignent sur la piste boueuse, c’est la nature qui reprend le dessus. Bruissement des feuilles dans le vent d’automne qui les détache une à une des branches des jeunes bouleaux, les fait tournoyer dans l’air avant de les laisser se balancer vers le sol. Chant des oiseaux dans les bois autour, chien qui aboie au loin.

Pendant vingt-et-un ans, les morts ont attendu, et les vivants avec.
Vingt-et-un automnes de feuilles jaunes et orangées, sur le sol de la même couleur.
Ce sera le dernier.

Texte : Taina Tervonen

Photo : Zabou Carrière – Tomašica, Sejkovaca, 9 et 11 octobre 2013

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