Devenir défunt

Cent onze cercueils sont alignés par terre dans le stade de foot, devant le podium d’où l’imam dira les prières tout à l’heure. Le soleil remplit le ciel, voilé au petit matin par un violent orage, la pelouse jaunie et desséchée a déjà bu l’eau, la chaleur commence à se faire sentir. Le stade se remplit, en silence, des rangées d’hommes devant, les femmes par petits groupes plus en retrait. Le chant de la prière se lève, lent.

Dix-neuf ans après, on enterre toujours les morts.

Les cercueils partent, un par un, portés par des hommes de la famille, des amis. Ils sont parfois six ou huit à les hisser sur leurs épaules, mais à leurs gestes, on devine la légèreté de la charge.
Dix-neuf ans après, il ne reste parfois que quelques os à enterrer.
Dix-neuf ans après, il n’y a parfois guère plus que le poids du simple cercueil à porter.
Mais il y a la douleur d’une attente de dix-neuf ans sur les épaules.

Il fait de plus en plus chaud. Des parapluies s’ouvrent, pour un peu d’ombre.

Au cimetière, deux pelleteuses stationnent, des tombes ouvertes attendent. Une odeur de terre flotte dans l’air, remplit vite les narines. Des rangées et des rangées d’hommes courbés sur les tombes, des dizaines de pelles qui s’activent, le bruit sourd des mottes de terre qui tombent sur les cercueils en bois, des gouttes de sueur qui perlent sur les fronts.

Parfois, une mère, une sœur, une fille flanche, la douleur des souvenirs et de l’absence transperce le corps.

Dix-neuf ans après, certains attendent toujours ce moment.
De disparu, pouvoir devenir défunt.
A la place d’un charnier anonyme, connu des seuls fossoyeurs, pouvoir offrir une tombe à un être aimé, lui rendre son identité et sa dignité réduites à néant dix-neuf ans avant.

Les pelles s’arrêtent, le chant de la prière se lève de nouveau, remplit les oreilles, refrain repris par les proches, murmure puis rumeur sourde qui monte, comme un tonnerre lointain qui s’élève au-dessus des tombes, et les enveloppe, pour un dernier adieu.

Il fait désormais très chaud. Quand on ferme les yeux, on sent la brûlure du soleil sur la peau, la chaleur chante, elle aussi.

Et puis c’est fini.
Le cimetière se vide.

C’est fini.
Le deuil peut enfin commencer.

Texte : Taina Tervonen, Kozarac, 21 juillet 2011

Photo : Zabou Carrière – Kozarac, 21 juillet 2011

Publicités

, , , , , ,

  1. Poster un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :