Pourquoi moi ?

« Tu veux que je te raconte quoi ? Les pires moments ? »

Fikret est l’homme famélique derrière les barbelés, l’homme de la photo qui a fait la une du Time en août 1992. C’est grâce à cette image que le monde a découvert l’existence des camps, au coeur de l’Europe. Depuis, il en a vu, des journalistes, Fikret. Il a l’habitude. Alors, il anticipe. C’est lui qui pose les questions.

– Tu veux que je te raconte quoi ? Parce que je ne peux pas tout raconter des mois passés dans le camp, jour par jour, ça prendrait des semaines. Quelques pires moments des camps ?
– Tu racontes ce que tu veux. Le but n’est pas que tu partes chez toi en étant malade de ressasser tout ça.
– Tu sais, j’ai appris à raconter tout ça…

Oui, je sais. Je l’ai senti dès les premières minutes d’entretien. Fikret raconte avec des mots directs et précis, sans détours et avec beaucoup de détails – les tortures, la violence, les exécutions et la mort – là où la plupart des personnes que j’écoute ne peuvent guère mettre de mots parce que la douleur est trop présente, même dix-neuf ans après.

– Ce qui m’intéresse, c’est pas tant tout ça que toi. Toi maintenant. Comment tu regardes tout ça. Comment tu vis avec cette histoire. Comment tu en parles à tes enfants, ou comment tu n’en parles pas.

Alors, il me dit que cette photo l’a rendu plus malheureux qu’heureux. Qu’il pensait, une fois libéré des camps à l’automne 1992, que les puissants de ce monde feraient quelque chose pour arrêter la guerre et les massacres.

« Mais rien. En 1995, il y a eu Srebrenica. Cette photo n’a rien empêché. Elle m’a juste amené en hôpital psychiatrique, pendant dix-huit mois. J’avais tout ça constamment dans la tête. Je n’arrêtais pas de demander pourquoi moi. Pourquoi moi sur cette photo. J’ai fini par me dire que c’était peut-être de ma faute, quelque part, tout ce qui arrivait. Le fait que rien ne se soit arrêté. Un matin, je me suis mis à parler à un arbre, et on m’a hospitalisé. »

Dix-neuf ans après, il habite de nouveau dans son village, avec sa femme et ses trois enfants, et accepte, parfois, de voir des journalistes. Son porte-feuille est rempli de cartes de visite, il y a la presse du monde entier.

« Mais ma vie est toujours la même. Et je me demande pourquoi c’est mon histoire qu’ils veulent toujours entendre, et pas celles des autres. »

Quand je lui demande s’il lui arrive de regarder cette photo de nouveau, il me dit que non.

« Je n’ai pas besoin. J’ai ces images dans la tête toutes les nuits. »

Texte : Taina Tervonen

Photo : Zabou Carrière – Les mains de Fikret Alic, 23 mai 2011, Kozarac

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  1. #1 par Aurore le 2 juin 2011 - 17 h 17 min

    Un très beau témoignage. Bravo pour toutes ces histoires si humaines. Et bon courage pour la suite… ! 😉

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