« Papa, et si la guerre recommence? »

« Je n’ai pas envie que mes enfants apprennent tout ça sur internet. Elles ont neuf et sept ans, elles utilisent déjà YouTube. Il suffit qu’elles s’amusent à taper le nom de leur père sur Google, pour comprendre. Et je ne veux pas qu’elles l’apprennent autrement que par moi. »

Satko vient de nous parler, longuement et avec conviction, de la nécessité de mettre des mots sur ce qui s’est passé dans le camp d’Omarska pendant l’été 1992. Des centaines de prisonniers morts des suites de la torture, des hommes entassés comme des sardines dans des hangars, des femmes violées. De tout ce qu’il a subi, vu et entendu pendant les trois mois passés dans le camp installé dans une mine désaffectée, aujourd’hui de nouveau en fonctionnement et propriété d’Arcelor Mittal.

« Il faut parler, pour qu’on n’oublie pas. Il faut une reconnaissance de tout ce qui s’est passé pour pouvoir de nouveau vivre ensemble, comme avant. »

Pour que ses enfants vivent dans un pays moins miné par le silence, Satko et d’autres anciens détenus bataillent pour qu’un mémorial soit ouvert dans un des bâtiment de la mine, la « maison blanche », celle où étaient pratiquées les tortures et dont peu sortaient vivants.  Depuis plusieurs années, ils mènent un bras de fer avec Arcelor Mittal, propriétaire de la mine, et la municipalité de Prijedor, administrée par une majorité serbe qui continue de nier l’existence d’un camp et évoque pudiquement un « centre de rassemblement ».

« Cela va bientôt faire vingt ans. Il est grand temps d’en parler. »

Pourtant, face à ses deux filles et à leurs questions, et malgré ses bonnes résolutions de ne pas les laisser apprendre tout ça par Google, Satko a du mal à trouver les mots. « Elles savent qu’il y a eu la guerre, que la guerre est quelque chose de mauvais. Que leur papa a été dans une prison. C’est comme ça que je dis : dans une prison. Que leur papa va souvent à des réunions où on discute de tout ça. C’est tout. »

Et quand la cadette, alors âgée de cinq ans, lui demande, de but en blanc : « Papa, et si la guerre recommence un jour ? », il essaie de trouver toutes les explications possibles pour la rassurer, pour lui dire que non, une guerre ne commence pas du jour au lendemain, qu’il faut de la haine, des disputes et des gens qui ne se parlent plus : « Tant que les gens sourient, tout va bien. »

Pourtant, c’est bien comme ça que la guerre a commencé pour beaucoup ici: du jour au lendemain. La réalité politique a beau être plus complexe, pour Satko, comme pour d’autres, la guerre a commencé en une nuit, ou presque.

Texte : Taina Tervonen –  21 mai 2011, Kozarac

Photo : Zabou Carrière – 21 mai 2011, Kevljani

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