Advia, ou le retour raté

Quand elle donne son âge – 30 ans -, Advia s’excuse, d’un sourire désolé, presque gêné.

« J’ai vu trop de choses, j’ai vieilli trop vite. »

Advia habite avec son mari, ses deux enfants de 10 et 5 ans et ses deux vaches sur les flancs d’une colline, dans les alentours de Tuzla. Installée là depuis deux ans, elle se sent enfin chez elle.

« On a déménagé tellement de fois que je ne me souviens plus », dit son fils Dzenan. Il est né à Jasenica, dans ce qu’on appelle ici un « centre collectif », un ensemble de petites maisons ou de baraquements construits pour héberger provisoirement les déplacés de la guerre. Ses parents, Advia et Nedim, avaient échoué là en 1995, au terme d’un périple de plusieurs années et qui a commencé avec une bombe qui explose dans la maison familiale d’Advia. Les troupes serbes qui envahissent les villages, la fuite vers Srebrenica, une ville-enclave protégée par les soldats des Nations-Unies. Mais l’Onu est partie et a laissé la ville aux mains des Serbes qui ont massacré les hommes encore là. Alors Advia et Nedim ont fui, une fois de plus, et sont arrivés à Jasenica, le lieu de naissance de leur fils aîné.

Pendant huit ans, ils ont vécu dans le provisoire que représentait le centre collectif . Quand, en 2003, on leur a annoncé l’octroi d’une aide pour reconstruire une maison et s’installer dans leur région d’origine, à Kamenica, c’était un soulagement.

Mais très vite, le soulagement s’est transformé en angoisse. L’aide consistait en un tas de matériaux de construction – pour le reste, il fallait se débrouiller tout seul. Alors Advia et Nedim ont construit, ont acheté la porte d’entrée non-fournie – « Quelle idée, une maison sans porte! », dit Advia.

Mais personne ne vit de murs. Les relations avec les voisins serbes étaient tendues. Advia n’osait pas aller dans ses champs quand ils étaient là. On ne sait jamais. Cela s’est produit une fois. Cela peut se reproduire.

L’installation à Kamenica avait tout d’un retour raté.

Quand Advia et Nedim ont entendu parler d’une possibilité de demander l’asile en France, ils ont vendu leurs biens, ont payé les passeurs et sont partis, comme tant d’autres déplacés de la guerre, bercés par les promesses des trafiquants. Et puis, de toute façon, rien ne pouvait être pire que ce sentiment de ne pas être chez soi dans son pays. De ne plus avoir d’endroit où aller.

Evidemment, la France leur a dit non. Deux ans de procédure devant l’Ofpra, entre des squats, des foyers et des centres d’accueil, pour un non définitif et sans appel. En France, Advia a donné naissance à un deuxième enfant, l’aîné a fait une année de maternelle et le CP, les parents ont appris quelques mots de français… et puis il a fallu rentrer.

Second retour à Kamenica.

Cette fois-ci, la famille avait anticipé la déception. Les rapports avec les voisins n’étaient pas meilleurs. On ne vivait toujours pas de murs. Avec Dzenan, une difficulté supplémentaire est venue compliquer le quotidien: tous les jours, le garçonnet devait faire deux heures à pied pour aller à l’école. Deux heures aller, deux heures retour. Les parents ont tenu six mois, puis ils ont décidé de partir.

Direction Tuzla. C’est ici qu’ils ont fini par trouver un chez-soi. Avec l’aide du retour volontaire qu’ils ont signé en quittant la France, ils ont réussi à retaper une vieille maison, à acheter une vache, un motoculteur, une tronçonneuse. Nedim prête son matériel aux voisins qui le payent en pommes de terres et en céréales. Advia distribue du lait et du fromage dans les maisons alentour, parfois au marché. Les petits boulots d’électricien de Nedim permettent quelques rentrées d’argent. Les enfants vont à l’école à moins de deux heures de route.

La vie ressemble parfois à une survie, mais c’est comme ça.
« Au moins, les enfants vont à l’école. » Et puis la vache a donné un veau, peut-être bientôt un deuxième. On n’a pas peur des voisins.

De toute façon, il n’y a plus de retour possible pour Advia.

Texte: Taina Tervonen

Photo : Zabou Carrière – Advia, région de Tuzla, 28 septembre 2010

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