Hors du temps


« Dans la guerre, le temps ne s’écoule pas de la même façon. »

Mirela regarde l’école où elle a fait ses trois premières années de classe. Elle n’a jamais terminé sa quatrième année de scolarité. Au printemps – elle ne sait plus quand -, elle a arrêté d’aller à l’école. Elle avait neuf ans, elle ne se souvient pas très bien comment tout ça a commencé.

Un moment précis lui est pourtant resté. Elle est assise avec sa soeur sur une barrière, dans le jardin, et des bruits bizarres parviennent aux oreilles des deux fillettes.

Boum. Boum.

Ce n’est que plus tard que Mirela a compris que c’était des bombes, explosant au loin, du côté de Banja Luka, peut-être.

Ce printemps-là, beaucoup de choses ont changé dans la vie de Mirela. Un matin, son père a été emmené, avec les autres hommes du village. Où, personne ne savait.

L’école s’est transformée en camp et s’est remplie d’hommes, de femmes et d’enfants, amenés là par des soldats serbes. Il y avait là aussi un cousin de 19 ans, le cousin préféré de Mirela.

Puis il y a eu cette nuit, ou ces deux nuits, ou ces trois nuits, Mirela ne sait plus, où elle s’est cachée avec sa soeur et sa mère dans une étable, à deux pas de l’école. Plus tard, elle a compris que ce jour-là, ou ces jours-là, plusieurs femmes avaient été emmenées par les Serbes, pour être violées.

C’était une nuit, ou deux nuits, ou trois nuits, mais c’était long, très, très long, c’était noir et il ne fallait surtout pas faire du bruit.

Mirela ne se souvient pas pourquoi elles sont sorties de cette étable, ni quand, ni comment. Elle se souvient juste des bijoux cachés dans une poche de son sac à dos de petite fille, de sa mère qui n’arrive pas à se débarrasser de son alliance et à qui on menace de couper le doigt, de la chaleur et de la soif dans les wagons à marchandises, des fils de fer posés à travers les champs et sur lesquels il ne fallait surtout pas marcher. Plus tard, elle a compris que c’était des mines.

A aucun moment, Mirela n’évoque la peur. Juste le temps qui s’écoule d’une façon si différente, comme étiré.

Comme si le temps ne comptait plus, ou comme si le temps ne pouvait plus être compté. Comme si aucune mesure n’était plus valable.

Pourtant, l’herbe a continué à pousser, les arbres ont continué à enfoncer leurs racines dans la terre, les fruits à mûrir. Le soleil a continué à se lever et à se coucher, les saisons se sont suivies.

Rien ne s’est arrêté.

Comment se souvenir de telles choses, de choses hors du temps? Comment les intégrer dans un temps ordinaire, fait de réveils qui sonnent le matin, d’heures de cours, de jours de travail et de repos?

Cet été, Mirela a retrouvé son cousin préféré. Un bout d’os identifié grâce à l’ADN, dix-huit ans après.

C’est comme s’il était parti hier.

Texte : Taina Tervonen

Photo : Zabou Carrière – Le pull, Sejkovaca, 24 septembre 2010

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