Le rêve de Senem




Senem a trente ans et des gestes doux quand elle range les vertèbres, une par une. Petite, elle voulait être archéologue, la vie l’a faite médecin légiste.

C’est comme ça ici. La guerre a bouleversé la vie de tous.Il y a ceux qui ont fui à l’étranger et ont été accueillis à bras plus ou moins ouverts. Leurs enfants ont pu faire des études, ont laissé pousser leurs racines là-bas. Certains ont fait fortune. Ils reviennent pour l’été, construisent de somptueuses villas, comme pour défier la douleur de l’exil, cachée derrière les façades pimpantes de maisons qui ne sont occupées que quelques semaines par an.

Il y a ceux qui ont été déplacés à l’intérieur du pays et qui n’ont jamais pu revenir sur leurs terres d’origine. Ils ont fait leur vie ailleurs mais gardent en eux la souffrance de ceux qui ont été chassés de chez eux et l’amertume de ceux qu’on regarde de travers, parce que venus d’ailleurs. Les réfugiés ne sont jamais bien vus, nulle part.

Il y a ceux que l’exil à l’intérieur du pays a condamnés au provisoire devenu permanent, les enfants qui sont devenus adultes et qui ont fondé leur propre famille dans des centres collectifs construits par les gouvernements étrangers et les ONG, coincés dans un cadre de vie destiné à être passager et qui, au fil des années, est devenu leur seul horizon possible.

Et puis il y a ceux qui ont fait toute leur carrière professionnelle dans les traces de la guerre. Senem est de ceux-là. Gamine de dix ans quand la guerre a débuté, elle en est sortie adolescente, avec ses rêves d’archéologue brisées au passage. Elle est devenue aide-soignante, a décroché un travail dans une équipe mobile de collecte d’ADN. Pendant huit ans, elle a effectué des prises de sang chez les proches des personnes disparues, pour que leurs ADN puissent être comparés avec ceux des corps retrouvés dans les charniers. Elle a sillonné la Bosnie, la Croatie, la Suisse et la Suède, a rempli des tubes et des tubes de sang, a écouté des heures et des heures durant la douleur de ceux qui avaient perdu parfois leurs six enfants et leur mari.

Puis elle est devenue assistante dans un centre d’identification, a eu une bourse pour faire des études en Angleterre, est devenue la première médecin légiste de son pays. Aujourd’hui, elle dirige le centre d’identification de Sejkovaca et parcourt le monde pour assister à des conférences sur la médecine légale. Elle a la réputation d’une excellente professionnelle.

« Je ne suis pas devenue archéologue mais au fond, ce que je fais n’est pas si éloigné que ça de mes rêves d’enfant », elle dit.

Et elle reprend les vertèbres dans ses mains. Une par une, comme les pièces d’un puzzle qui finissent par former un squelette. Exhumé avec vingt-et-un autres cadavres, il y a tout juste trois jours.

Texte : Taina Tervonen

Photo : Zabou Carrière – Centre d’identification de Sejkovaca, 24 septembre 2010

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