Mémorial de Srebrenica-Potocari, Bosnie-Herzégovine

La route est droite. Au milieu de la plaine, se trouve le mémorial de Srebrenica-Potocari. De grandes grilles coulissantes ouvrent sur plus de 8000 tombes des victimes bosniaques du génocide de Srebrenica perpétré en juillet 1995 par l’armée de la République serbe de Bosnie.

Je me demande ce que je vais ressentir en y entrant. Chaque jour depuis mon arrivée en Bosnie, je rencontre des gens qui ont perdu un mari, un fils, des fils, un cousin, des cousins, un oncle, des oncles, un voisin, des voisins…

Je me retourne : notre chauffeur, père de famille, peu bavard, peu expansif, s’est arrêté. Il écarte les bras en les levant vers le ciel pour accompagner son regard ; il se recueille, moment intime, discret alors que jusque là les gens ont parlé de ce qui leur est arrivé, de ce qu’ils ont perdu, de leur douleur. Peu d’intimité somme toute puisque leur récit est rodé tellement ils le racontent. Nous n’avons pas assez de temps pour aller plus loin, pour aller au-delà de leurs mots habituels. C’est pourquoi nous reviendrons.

J’avance dans ce cimetière. Un alignement de stèles blanches éblouissent sous le soleil de septembre. A quelques centaines de mètres, deux femmes prient. Je vais les voir. Un cimetière est un lieu de mémoire des vivants envers les morts, un cimetière vide de vivants perdrait sa fonction. Je veux les photographier. Je connais ma gêne à vouloir m’immiscer dans l’intimité des gens si vite mais je sais aussi ma légitimité à le faire. Je me rapproche d’elles, lève mon appareil doucement cherchant leur acquiescement. Elles me voient, je leur fais un petit signe, je comprends que je peux.

Rapidement elles cessent leur rituel autour des tombes, elles « posent ». Ce que je voulais photographier en m’approchant d’elles n’est plus. Nous commençons à parler. Il me faut aussi comprendre ce que je photographie. Qui sont ces femmes ? Qui sont les morts qu’elles honorent ? Un mari, des fils, un beau-frère… Leur mari étaient frères. Plusieurs tombes avec des stèles en pierre blanche immaculée et d’autres plus petites en bois vert. Pourquoi cette différence de sépultures ?

Sous les stèles blanches reposent des corps. Sous les vertes, il n’y a personne. Pourtant elles portent un nom, le nom d’un disparu à qui l’on réserve un emplacement auprès des siens. Les disparus, on les cherche en Bosnie. On les cherche partout d’ailleurs. Ces femmes ont fait leur deuil de ceux qui sont sous les stèles blanches. Elles n’ont pas encore fait leur deuil de ceux qui ne sont pas sous les stèles vertes.

L’une semble âgée et doit se dire qu’elle aimerait bien quitter cette terre en sachant où et comment sont morts ces êtres qu’elle chérissait. Elle a besoin de comprendre, de comprendre pour quitter ce monde un peu plus sereine.

Je crois avoir toujours compris pourquoi des gens s’acharnent à retrouver un être proche disparu, en toute vraisemblance mort. Pourquoi ils veulent connaître le moindre détail de leur mort même s’il est douloureux, insoutenable, irrecevable. Pourquoi cela est nécessaire pour faire son deuil et pouvoir tenter de « passer à autre chose ».

Savoir pour avancer…

 

texte : Zabou Carrière, 16 octobre 2010
photo : Zabou Carrière – Mémorial de Potocari-Srebrenica, 27 septembre 2010

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